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April 11 L'escapade de Grenouillot
Grenouillot courait à toutes pattes, les yeux braqués au loin vers les premiers ombrages de la forêt. En aurait-il eu le temps qu'il n'aurait pas éprouvé le moindre besoin de se retourner : il savait bien que Maître Jacques se rapprochait dangereusement, inéluctablement ; il pouvait sentir son souffle court, et parfois son échine se courbait au contact de cette haleine chaude, odorante, aussi musquée que celle que diffuse le radiateur aux premiers frimas. A chaque enjambée, Maître Jacques gagnait du terrain. Il faut dire qu'à côté des pieds énormes et écrasants de Maître Jacques, les maigrichonnes et sveltes pattounes de Grenouillot faisaient bien mauvaise figure ! Elles n'en valaient vraiment pas la chandelle ! Combien de pattounes grenouillottes eût-il fallu empiler à l'intérieur de cette caverne ventrue pour rassasier Maître Jacques ? Une chose était sûre : à lui seul, Grenouillot n'en avait pas assez. Or il était de notoriété publique que le peuple grenouilloteux, lassé par la société humaine, préférait vivre de modestes expédients au service des yétis, et Maître Jacques aurait, de cette façon, beaucoup de mal à compléter sa collection. "Mauvaise figure, mais vive allure !", telle était la maxime par laquelle le pugnace Grenouillot s'exhortait au combat. Il courait sans en démordre. Il en avait remporté des luttes, des duels à l'issue redoutée, et la somme de ses victoires passées semblait lui donner des ailes. Maître Jacques l'aidait aussi un peu à son corps défendant : ses pas pesaient plus lourd à mesure que la course s'accélérait, et chaque pied posé, faisant vibrer le sol avec force, propulsait Grenouillot un peu plus en avant que son bond seul ne l'eût autorisé. Grenouillot remerciait ses parents, chemin faisant, de l'avoir envoyé aux séances de gym autour de la mare à boue, qui l'avaient passablement dégourdi et allaient peut-être lui sauver la vie aujourd'hui - qui savait ? -, et tout à ses réflexions, se voyant bientôt arrivé à son verdoyant refuge, il lui prit l'envie soudaine d'exécuter une figure qu'on lui avait montrée lorsqu'il était enfant, figure réputée fort difficile et qu'il n'avait jamais eu l'occasion de réaliser, mais dont l'accomplissement nécessitait une grande lucidité et fédérait l'ensemble des ressources mentales et physiques dont un individu de talent pouvait disposer. Un adroit pied de nez à Maître Jacques, en somme. Grenouillot ne put se retenir de rire à l'idée que jadis, le professeur avait dû s'y reprendre à trois fois pour réussir cette figure, allant même jusqu'à mettre, au deuxième essai, sa vie en péril : ses pattes avaient glissé sur les abords très meubles de la mare à boue, et il se serait vu entraîner par le fond s'il n'avait eu la présence d'esprit de mordre une grosse touffe d'herbe grasse qui prospérait au milieu de la vase - les élèves s'étant contentés, conformément à leur statut d'élève, de se tenir les côtes en le montrant du doigt. Pris de remords à ce souvenir, Grenouillot voulut que l'accomplissement de la figure fût une forme d'hommage à son professeur en même temps que la réparation du vieil outrage qu'il lui avait fait subir. Grenouillot se prépara avec minutie : une patte en arrière, trois pattes vers le ciel, la tête inclinée sur le côté droit avec un certain abandon christique, dans la plus pure tradition gymnique, l'oeil droit à demi-ouvert tandis que le gauche restait fermé... Alors il virevolta dans les airs avec un élan imparable, car il avait oublié que Maître Jacques était à ses trousses et lui tendait les bras...
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