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    November 21

    all inclusive

     

    - Mes amis, nous voici réunis en ce beau jour finissant d'octobre. J'ai le plaisir de constater qu'une fois de plus, vous êtes venus nombreux au rendez-vous. Hum. Je vois même quelques nouveaux visages, là-bas au fond, auxquels je souhaite la bienvenue.

    Tous se retournent. Les visages du fond se retournent à leur tour, gênés.

    - Hum. Excusez-moi, je sors à peine de maladie. Une grippe qui m'a cloué au lit durant quinze jours. Saloperie. Hum. Mais je suis là. Je serai toujours là pour vous.

    Le harangueur des foules médite un instant avant d'extirper de sa poche un mouchoir en papier qu'il déplie d'un geste théâtral. Après s'être mouché bruyamment, il pose le mouchoir en boule à sa gauche, sur le bureau.

    - Hum. Et vous aussi, vous êtes là, vous êtes venus nombreux en ce beau jour finissant d'octobre : était-ce pour quitter le bureau plus tôt ? pour oublier les braillements insupportables du petit dernier ? pour échapper aux jérémiades incessantes des épouses hys-té-riques ?

    Le harangueur paraît hors de souffle. Ses lunettes scrutent de long en large l'assistance silencieuse. Soudain, comme saisi d'une impulsion, il se fait les poches avec insistance. Dépité, il fait signe à son assistant d'approcher. Celui-ci retourne alors ses poches, sans succès. Doublement agacé, le harangueur s'empare vivement du mouchoir resté sur le bureau et s'essuie le nez à plusieurs reprises, avec hargne. On entend quelques chuchotements et  toussotements dans la salle. Le discours semble compromis. Certes, le harangueur n'a emporté qu'un seul mouchoir, mais l'assistant aurait dû prévoir. Après tout, il est payé pour ça.

    Pendant le discours qui suit, le harangueur tient le mouchoir lesté avec précaution, du bout des doigts.

    - Grâce aux efforts renouvelés de nos bénévoles, le cercle des Colibris Boiteux s'est élargi. Depuis notre dernière assemblée générale,  pas moins de douze membres nous ont rejoints, parmi lesquels Monsieur Voclant, directeur général de la Caisse des Dépôts et Conciliations (le costume gris se déploie au premier rang, adresse un salut fastueux à l'assistance et se rassied avec grâce), Monsieur Dument, trésorier d'une grande banque (le voisin de Monsieur Voclant, jeune cadre avenant, exhibe un sourire victorieux) et   Monsieur Bastringue, manutentionnaire à la H & B Fondation. Allons levez-vous Besieur Bastringue, vous expribez la voix du peuple, des gens cobe vous ont droit à leur carte de barti, bensez, les forces vives de la dation, ça bérite bien quelques ablaudissebents !

    Le petit homme gauche en calicot bleu se redresse avec timidité. Il fixe le bout de ses souliers tandis que l'assemblée applaudit poliment. Mais les regards sont pleins d'inquiétude. La salle s'agite. Qu'est-ce que ce manutentionnaire, sinon une main tendue aux indésirables ? Le comité directeur a-t-il perdu la tête ? La belle affaire : on accueille les petites gens, et bientôt des hordes de mendiants, de vagabonds, la lie de la société, se presseront aux portes des Colibris Boiteux ! Pourquoi pas des étrangers sans papier pendant qu'on y est !  Un sage n'épluche pas ses oignons sur une pièce montée ! Pareil scandale est inadmissible ! Et la rumeur enfle tandis que le maître de cérémonie tente par tous les moyens de désobstruer son nez, elle enfle, elle enfle si fort que l'on ne s'entend plus, si fort que l'assistant outrepasse son devoir de réserve et hurle à qui veut l'entendre :

    - C'est la loi. Il en faut trois pour cent !

    - Trois pour cent, vous êtes sûr ?

    - Certain. C'est inscrit dans la loi. Au moins, je puis vous garantir qu'on ne les dépassera pas.

    Alors chacun retourne à sa place, se rassoit, se détend, se débarrasse, et pose sur ses genoux son ample pardessus qui attendra son heure. Si c'est pour les quotas...